lundi 11 juin 2007

Des docks aux dollars

En vingt ans, le quartier de Canary Wharf, situé à l’est de Londres, s’est métamorphosé. Les traders ont remplacé les dockers et la finance internationale a volé la vedette à la Tamise

Canary Wharf Station. Il est 9 heures. Un homme réajuste sa cravate. Il s’engouffre dans l’interminable escalator et monte les marches quatre à quatre. Pas le temps d’attendre que la machine le mène vers la sortie. L’acier et le verre font place à la lumière du jour. Un coup d’œil à droite  : les cotations boursières défilent sur la façade de l’immeuble. L’homme pénètre dans la tour numéro un. Banquier  ? Assureur  ? Trader  ? Une fois entré dans sa tour, il n’est plus qu’un pion parmi les 83 000 anonymes qui travaillent dans cette cité dédiée à la finance.

Des tours pour narguer la City
Si aujourd’hui le quartier des docks a des allures de mini-ville américaine, il y a encore vingt ans, ce n’était qu’un immense terrain vague. Longtemps vitrine d’un empire britannique florissant, les West India docks recevaient les cargos remplis de canne à sucre, de rhum et de fruits en provenance des Canaries et des Antilles. Mais l’augmentation du trafic et surtout de la taille des containers inadaptés au format des bassins a condamné les entrepôts en 1976.

En 1980, le quartier est une zone sinistrée. À l’instar des autres docks qui ferment au fur et à mesure, Canary Wharf est inclus dans le projet de réhabilitation du gouvernement Thatcher. La London Docklands Development Corporation voit le jour en 1981. Son but est simple : redonner vie à ces quartiers en y attirant de nouvelles activités économiques. Le salut passera donc par le business.

Mais ce projet ambitieux a un coût que l’État seul ne peut pas supporter. Il injecte 585 millions d’euros dans les travaux et s’associe à des banques et des promoteurs immobiliers qui investissent six milliards d’euros. Les grues font leur apparition en 1988. Trois ans plus tard, la première tour nargue la City du haut de ses cinquante étages. C’est le bâtiment le plus haut du Royaume-Uni. La compétition peut commencer. Car le quartier entend bien devenir une jeune rivale pour la vieille place financière.

Ouverte aux capitaux, fermée aux badauds
Quarante-huit hectares, des bâtiments modernes, vingt-quatre buildings, et des abattements fiscaux  : de quoi attirer des noms aussi prestigieux que HSBC, Barclays ou Morgan Stanley. La liste des multinationales qui choisissent Canary Wharf n’en finit pas de s’allonger. Les buildings poussent comme des champignons entre les espaces verts du quartier. Tantôt naturelle, tantôt artificielle, la pelouse est impeccable. Pas une mauvaise herbe ne dépasse de ce paysage trop parfait. Un service d’entretien privé se charge de nettoyer ces rues vitrines, à la propreté presque suspecte. Idem question sécurité. Une à une les voitures sont filtrées par des vigiles vêtus d’un blouson frappé du nom du quartier. Devenue espace privé, la rue n’appartient plus aux passants mais au Canary Wharf Group, un consortium d’investisseurs. La zone a aussi son journal, ICtheWharf [je vois le quai]. Bien qu’ouvert sur le monde par le biais des flux de capitaux, le quartier a des allures de forteresse ou de cité ultraprotégée. Un espace contrôlé, surveillé, aseptisé. Sans âme.

Mais le banquier-trader-assureur s’en moque. C’est l’heure du déjeuner  : tout est prévu pour que la petite bulle fonctionne en cercle fermé. Les cinq centres commerciaux du quartier se remplissent. Vite un sandwich, vite un café. L’homme cravaté peut retourner travailler. Ce soir, il s’engouffrera à nouveau dans le tube de métal et de verre pour rentrer chez lui.

La City, cœur de la finance londonienne  ? L’affirmation ne va plus de soi. L’ambitieuse petite sœur attend son heure. Si les deux rivales s’affrontent, elles courent pour le même vainqueur  : Londres.

(avec Tiphaine Thuillier)

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